Fiche de lecture

RATEAU, Dominique. « Entrer dans les écrits par la voix d’un autre », ERES : La Lettre de l’enfance et de l’adolescence, n°61, 2005/03, p. 69-74. ISSN 1146-061X

Pour précisions, cette fiche de lecture n’a pas vocation de résumé universel et exhaustif ; elle correspond à une lecture subjective, à un instant I, avec les connaissances qui me sont propres et vont avec.

Nous sommes tous nés lecteurs

Dominique Rateau commence par reprendre le constat d’Alberto Manguel[1]. Lorsqu’un enfant vient au monde, il est d’emblée, et ce pour toute sa vie, lecteur. Lecteur de son environnement, des codes divers, il doit interpréter ce monde dans lequel il s’inscrit.

Mais être lecteur ne suffit pas, il faut aussi travailler cette aptitude et l’envie à la lecture, à l’interprétation. Cela ne peut se faire que si le tout-petit est lui-même écouté, interprété si l’on peut dire. Car « si les premières relations ne sont pas gratifiantes, l’enfant risque de perdre le goût à la relation »[2].

Ainsi, de l’écoute que l’on nous apporte dès la naissance découle notre capacité à lire, à interpréter.

Nous ne devenons pas tous lecteurs de livres

Dominique Rateau constate que nombre d’enfants rencontrent des difficultés lors de l’apprentissage du code de la lecture à l’école. Elle souhaite trouver des solutions à ce problème, mais garde à l’esprit que lire, ce n’est pas uniquement déchiffrer un code : en comprenant ce que signifie réellement la lecture et le livre pour nous, nous serons plus à même de transmettre notre plaisir, et donc plus aptes à enseigner avec succès les codes et les joies de la lecture.

René Diaktine[3] suppose qu’avant d’envisager apprendre les codes de la lecture, il faut déjà mettre l’enfant en présence du livre en lui lisant souvent, et dès le plus jeune âge, des livres.

Les tout-petits nous réapprennent à lire

Depuis plus de vingt ans (à l’époque de cette article, depuis plus de trente ans donc maintenant), l’association ACCES (Actions culturelles contre les exclusions et les ségrégations), ATD Quart Monde, des associations et des bibliothèques se sont attachés à développer la lecture auprès des moins de 3 ans.

Les livres développent la préhension du réel et de l’imaginaire. Ces organismes privilégient souvent des livres d’artiste plutôt que des livres à but précis (tels que les livres traitant spécifiquement d’un sujet) car les différents niveaux de lecture permettent de découvrir toujours de nouvelles choses pour la personne qui lit, et interpellent à la fois le tout-petit et l’adulte l’accompagnant. Ainsi, celui-ci profite également de la lecture, prend plaisir auprès des livres et peut ensuite retransmettre ce plaisir du livre par lui-même au tout-petit, sans nécessiter de médiation à chaque livre.

« Pour lire, il faut avant tout oser se lancer dans l’interprétation. Il faut affronter les images que les mots font naître en nous. La lecture partagée à voix haute de livres d’images inscrit les tout-petits dans ce processus intellectuel et affectif complexe. Elle permet aux plus grands de le découvrir. De le redécouvrir. De le laisser émerger. » p. 72

Ainsi, lire à des tout-petits nous demandent à nous, adultes, lecteurs, de réapprendre à lire, de se questionner toujours plus sur ce que nous lisons. Mais pour que cet échange marche, il faut rester dans un espace de loisir, ne pas impliquer le contrôle, la rentabilité, l’efficacité immédiate. C’est-à-dire que soumettre, à l’issue d’une lecture, l’enfant à un questionnaire pour vérifier ce qu’il en a compris est contre-productif.

Lire à voix haute pour partager des écrits

Lire à voix haute est différent du théâtre. C’est un échange, d’un lecteur à un autre. Il y a alors trois acteurs impliqués à part égale dans ce partage : le livre (histoire par laquelle l’artiste décrit le monde qu’il a interprété), le lecteur (qui interprète l’histoire à sa manière, par une voix, une intonation, un rythme et une gestuelle particulières) et le spectateur-auditeur (qui prend l’histoire contée et observée, et se l’approprie en l’interprétant à son tour, à sa manière).

« L’homme qui lit de vive voix s’expose absolument. S’il ne sait pas ce qu’il lit, il est ignorant dans ses mots, c’est une misère et cela s’entend. S’il refuse d’habiter sa lecture, les mots restent lettres mortes et cela se sent. S’il gorge le texte de sa présence, l’auteur se rétracte, c’est un numéro de cirque, et cela se voit. L’homme qui lit de vive voix s’expose absolument aux yeux qui l’écoutent »[4].

Les lecteurs apportent le livre et la lecture aux enfants comme aux grands, alors même que certains ne se sentent (à tord) pas ou plus légitimes d’avoir cet accès au livre, voire un accès tout court à l’écrit.

[1] MANGUEL, Alberto. Une histoire de la lecture. Arles : Actes Sud, 1998.

[2] Dominique Rateau reprend ici Evelio Cabrejo-Parra. « Cheminements de la lecture ». Et pourquoi pas un éloge à la lecture ?, Actes des 13e journées d’Arole, printemps 2004, p. 27.

[3] DIAKTINE, René. « Pas de solfège sans musique », interview tiré des Cahiers d’ACCES, n°4, reprise d’une interview isue de La lettre de l’IDEF.

[4] PENNAC, Daniel. Comme un roman. Paris : Folio Gallimard, numéro 2724, p. 196