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L'Evangile selon saint Girard



La démarche qui a conduit René Girard à finir par se rallier à la foi chrétienne ne laisse pas d'être originale. Il n'a pas été touché par la grâce, à laquelle d'ailleurs, mais ce n'est pas moi qui le lui reprocherai, il ne semble guère croire. Parce qu'il était sans doute intimidé à l'idée de rencontrer un tel prodige de la pensée et qu'il avait peur d'être incapable de soutenir une conversation avec lui, Dieu ne s'est jamais manifesté à René Girard. Le Christ ne lui est pas apparu sur le mur de chambre, comme ce fut le cas pour Max Jacob. Il n'a pas rencontré Dieu près d'un pilier de Notre Dame, comme Claudel ou dans l'église Notre-Dame des victoires, comme Georges Desvallières. Il n'a pas eu de subite illumination en lisant les Confessions de saint Augustin, les Pensées de Pascal ou les écrits du cardinal Newman. Il n'a pas, non plus, succombé au charisme d'un abbé Mugnier, comme beaucoup des “convertis de la Belle Epoque [1]”. Non, pour aller à Dieu, René Girard n'avait besoin ni d'un abbé Mugnier, ni de Pascal, ni de Dieu lui-même : il avait René Girard.

En fait René Girard a toujours cru : il a toujours cru en René Girard et la foi en Dieu n'a été pour lui que le prolongement, l'approfondissement, l'aboutissement de sa foi en René Girard. Il le dit très clairement, c'est le girardisme qui l'amené au christianisme : “Ce sont les résultats de mon travail, ceux que je suis en train de vous exposer, qui m'ont orienté vers le christianisme et convaincu de sa vérité. Ce n'est pas parce que je suis chrétien que je pense comme je le fais ; c'est parce que mes recherches m'ont amené à penser ce que je pense que je suis devenu chrétien [2]”. Notons d'abord que cette conversion dans laquelle Dieu n'intervient en rien, se contentant de se laisser dénicher par un chercheur exceptionnellement perspicace et persévérant, comme une statue antique enfouie dans le sable se laisse déterrer par un archéologue, ne devrait pas être tout à fait du goût de l'Eglise, pour qui la foi est toujours et d'abord un don de Dieu [3]. Certes l'Eglise a toujours déclaré que la seule raison naturelle pouvait permettre à l'homme de découvrir Dieu à travers ses œuvres. Mais cette connaissance de Dieu, si elle peut préparer à la foi, ne saurait suffire à la faire naître. L'homme ne peut aller à Dieu, si Dieu ne l'appelle à lui. Quels que soient ses mérites, ses vertus, la force de son esprit, sa soif de Dieu, il ne peut jamais le trouver tout seul, fût-il René Girard.

Comme l'indique l'étymologie (“se convertir”, c'est “se tourner vers”), la conversion implique normalement un changement d'orientation, une transformation intérieure. Rien de tel chez le “converti” René Girard. Loin de modifier en quoi que ce soit sa façon de penser, c'est lui, je l'ai dit dans l'introduction, qui invite les chrétiens qu'il vient de rejoindre à abandonner au plus vite leur vision du christianisme pour se rallier à la sienne. Arrivé au christianisme par le girardisme, René Girard découvre que le christianisme est, en réalité, un Girardisme qui s'ignore et il invite tous les chrétiens à en prendre enfin conscience. D'ordinaire le nouveau converti est modeste, timide, et déférent ; le converti René Girard est présomptueux, sûr de lui, et volontiers dédaigneux. D'ordinaire le nouveau converti se regarde comme un pauvre égaré à qui l'on vient enfin d'apporter la lumière. Le converti René Girard prétend, au contraire, apporter la lumière à ceux qu'il vient de rejoindre, qui, selon lui, la détenaient sans la voir. D'ordinaire le nouveau converti est avide de conseils ; il cherche à s'instruire et demande des précisions sur ce qu'il doit faire et ce qu'il doit croire. Le converti René Girard ne pense qu'à faire la leçon à ses nouveaux coreligionnaires et n'attend d'eux qu'une chose : qu'ils l'écoutent respectueusement et qu'ils adoptent au plus vite toutes ses idées.

“Il faut, ne craint pas de dire René Girard, que "meure" effectivement cette divinité sacrificielle et avec elle le christianisme historique dans son ensemble, pour que le texte évangélique puisse resurgir à nos yeux non pas comme un cadavre que nous aurions déterré, mais comme la chose la plus nouvelle, la plus belle, la plus vivante et la plus vraie que nous ayons jamais contemplée [4]”. C'est donc rien moins que “le christianisme historique dans son ensemble” qu'il entend mettre au placard pour le remplacer par le christianisme Girardien. C'est tellement gros, tellement énorme que tout le monde aurait dû sauter au plafond ou se rouler par terre en se tenant les côtes. René Girard aurait dû être aussitôt salué comme le plus grand bouffon du siècle. Au lieu de cela, on l'a célébré comme l'un des plus grands penseurs de tous les temps, sinon le plus grand, et on l'a élu à l'Académie française à la quasi unanimité.

J'ai reçu une solide éducation religieuse, ayant fait toutes mes études secondaires chez les Pères et j'ai par la suite beaucoup pratiqué certains grands auteurs chrétiens, à commencer par Pascal et Bossuet. J'étais donc persuadé que, pour les chrétiens, le Christ était venu racheter les hommes du péché originel. Je n'avais jamais entendu dire ni lu nulle part qu'il était venu sur terre pour mettre fin à la rivalité mimétique. On m'avait toujours appris que le malheur de l'homme venait du fait que, depuis et à cause du péché originel, il s'était détourné de Celui qui est sa seule fin, Dieu, pour se tourner vers lui-même et faire de sa propre personne le centre de tout, n'étant plus mû, par “la charité”, c'est-à-dire l'amour de Dieu, mais par “l'amour-propre”, c'est-à-dire l'amour de lui-même. Je n'ai pourtant pas l'intention de m'interroger longuement sur l'orthodoxie de la conception que René Girard se fait du christianisme. Les théologiens sont mieux placés que moi pour le faire. Je préfère rester sur un terrain plus étroit, plus modeste et qui m'est familier, celui de l'analyse des textes. Je me contenterai donc d'examiner la manière dont René Girard se sert des textes bibliques et évangélique pour essayer d'imposer sa conception. Car je crois retrouver dans ses analyses tous les défauts que j'ai passé un bonne partie de ma vie à dénoncer chez les “décodeurs” en tout genre, et notamment ceux de la “nouvelle critique„.

Pour René Giard, nous l'avons vu “les chrétiens n'ont pas compris la véritable originalité des Evangiles”. Selon lui, “ils s'imaginent que les Evangiles ne peuvent pas être originaux à moins de parler de toute autre chose que les mythes”. C'est pourquoi “ils tendent à voir dans le procès de Jésus, dans l'intervention de la foule, dans la crucifixion, un événement incomparable en lui-même, en tant qu'événement du monde. Les Evangiles disent, au contraire que Jésus est à la même place que toutes les victimes passés présentes et futures. Les théologiens ne voient là que des métaphores plus ou moins métaphysiques et mystiques. Ils ne prennent pas les Evangiles à la lettre et ils tendent à fétichiser la passion [5]”. Mais, objecte René Girard, “la preuve qu'il ne faut pas agir ainsi c'est que dans le texte même des Evangiles figure un second exemple de meurtre collectif, différent dans le détail des faits mais tout à fait identique à la passion sous le rapport des mécanismes qu'il fait jouer et des rapports entre les participants [6]„ .

Ce meurtre, c'est celui de Jean-Baptiste et René Girard va se livrer tout d'abord à une très longue analyse du court récit de sa mort [7]. Pour lui, en effet, il ne fait aucun doute que ce récit nous offre “un exemple de meurtre collectif”È dont l'origine est, bien sûr, le désir mimétique, illustrant de façon saisissante le mécanisme de la crise mimétique : “Bien qu'il soit de dimensions réduites, ce texte donne aux désirs mimétiques puis aux rivalités mimétiques et enfin à l'effet du bouc émissaire qui résulte de l'ensemble un relief étonnant [7]”.

René Girard nous dit suivre le texte de Marc et il le résume en ces termes : “Hérode désirait épouser en secondes noces Hérodiade, l'épouse de son propre frère. le prophète avait condamné cette union. Hérode l'avait fait emprisonner pour le protéger, semble-t-il autant et plus que pour châtier son audace. Hérodiade réclamait sa tête avec acharnement. Hérode ne voulait pas la lui donner. L'épouse finit pourtant par l'emporter en faisant danser sa fille au cours d'un banquet en présence d'Hérode et de ses convives. Endoctrinée par la mère et soutenue par les convives la fille demanda la tête de Jean-Baptiste qu'Hérode n'osa pas lui refuser (Mc, 6, 14-28) [8]È.

Comme à son habitude, René Girard, bien qu'ancien élève de l'Ecole des Chartes, se montre incapable de nous donner un résumé rigoureusement exact du récit de Marc. Il nous dit qu'Hérodiade réussit enfin à avoir le tête de Jean-Baptiste ‘en faisant danser sa fille”. Mais Marc, non plus d'ailleurs que Matthieu (Luc ne parle pas de la décapitation de Jean-Baptiste), ne dit nullement que c'est Hérodiade qui a fait danser sa fille. Il est certes possible, voire probable, qu'elle l'ait fait à la demande de sa mère. Toujours est-il que les évangiles ne le disent pas. René Girard, qui entend résumer le récit de marc, dit aussi que Salomé est “endoctrinée par sa mère”. Or cette formule se trouve dans Matthieu mais non dans Marc. Le plus étrange, nous le verrons, c'est que René Girard va reprocher plus loin à Matthieu d'avoir ajouté cette précision au récit de Marc. Ce n'est donc pas seulement au texte des évangiles, que René Girard ne prête pas une attention suffisante : c'est aussi à ce qu'il a écrit lui-même Il affirme enfin que Salomé est “soutenue par les convives”, ce que ne disent ni Marc ni Matthieu. Mais là encore je vais y revenir.

Quand Jean-Baptiste dit à Hérode qu'il ne lui est pas permis d'épouser la femme de son frère, “ce n'est pas, nous dit René Girard, sur la légalité stricte du mariage, que le prophète met l'accent [9]”. En réalité, “le prophète met son auditeur royal en garde contre les effets du désir mimétique [10]”. Pour René Girard, il ne fait pas de doute, en effet, que, si Hérode a voulu épouser Hérodiade, c'est moins parce qu'il était attirée par elle, que parce qu'elle était la femme de son frère et qu'il voulait ainsi supplanter celui-ci. Il a donc succombé à un désir d'origine mimétique qui va avoir un effet contagieux et déclencher le processus qui aboutira à la mort du prophète : “A l'orée de notre texte, l'avertissement de Jean désigne le type de rapport qui domine l'ensemble du récit et qui débouche, à son paroxysme, sur le meurtre du prophète. Le désir foisonne et s'exaspère parce qu'Hérode ne tient pas compte de l'avertissement et tout le monde suit son exemple. Tous les incidents, tous les détails du texte illustrent les moments successifs de ce désir, chacun d'eux produit par la logique démente d'une surenchère qui se nourrit de l'échec des moments antérieurs [11]”.

Que vaut cette interprétation ? On aimerait tout d'abord être sûr qu'Hérode a effectivement épousé Hérodiade pour damer le pion à son frère. Rien n'est pourtant moins sûr. René Girard, lui, n'en doute pas : “La preuve qu'Hérode désire avant tout triompher de son frère c'est qu'une fois possédée, Hérodiade perd toute influence directe sur son époux. Elle ne peut même pas obtenir de lui qu'il fasse mourir un insignifiant petit prophète [12]”. Mais, quoi qu'en pense René Girard, le refus d'Hérode de faire mourir Jean-Baptiste ne prouve nullement qu'Hérodiade a perdu toute influence sur lui. S'il répugne à le faire mourir, c'est, nous dit l'évangéliste, “parce qu'Hérode craignait Jean, sachant que c'était un homme juste et saint, et il le protégeait. Quand il l'avait entendu, il était fort perplexe, et c'était avec plaisir qu'il l'écoutait” (Marc 6, 20). Aux yeux d'Hérode, Jean-Baptiste n'est manifestement pas “un insignifiant petit prophète”. Il le considère si peu comme “un insignifiant petit prophète” que, lorsque les miracles de Jésus commencent à le rendre célèbre, il croit que le baptiste est ressuscité en la personne du Christ : “C'est Jean que j'ai fait décapiter, qui est ressuscité” (Marc 6, 16) 513].

Non content de prétendre que l'attirance d'Hérode pour Hérodiade relève du désir mimétique, il pense que tout l'épisode constitue une “extraordinaire illustration” du pouvoir de contagion du désir mimétique : “Plus le mimétisme s'exaspère, plus sa double puissance d'attraction et de répulsion augmente, plus il se transmet rapidement d'un individu à un autre sur le mode de la haine. La suite constitue une illustration extraordinaire de cette loi :

La fille de ladite Hérodiade entra et elle dansa, et elle plut à Hérode et à ses convives. Alors le roi dit à la jeune fille : "Demande-moi ce que tu voudras, je te le donnerai". Et il lui fit un serment : "Tout ce que tu me demanderas, je te le donnerai, fût-ce la moitié de mon royaume !" Elle sortit et dit à sa mère : "Que faut-il demander ? - La tête de Jean le Baptiste" répondit celle-ci. Rentrant aussit™t en hâte auprès du roi, la jeune fille lui fit cette demande : "Je veux que tout de suite tu me donnes sur un plat la tête de Jean-Baptiste" [14].

De ce récit, René Girard tire d'abord la conclusion que le désir d'Hérodiade d'obtenir la tête de Jean-Baptiste se transmet instantanément à sa fille : “L'offre d'Hérode déclenche quelque chose d'étrange. Ou plut™t l'étrange est qu'elle ne déclenche rien [...] Salomé n'a pas de désir à formuler. L'être humain n'a pas de désir qui lui soit propre ; les hommes sont étrangers à leurs désirs ; les enfants ne savent pas que désirer et ils ont besoin qu'on le leur apprenne ; Hérode ne suggère rien à Salomé puisqu'il lui offre tout et n'importe quoi. C'est bien pourquoi Salomé le plante là et va demander à sa mère ce qu'il convient de désirer [15]”.

On le voit, René Girard ne craint pas de transformer le texte de l'Evangile pour le rendre plus conforme à sa théorie. Chez Marc, Salomé dit à sa mère : “Que faut-il demander ?” Dans l'Evangile selon René Girard, elle lui demande “ce qu'il convient de désirer”. S'agit-il d'un coup de pouce volontaire ou d'une distraction ? Comme toujours dans ces cas-là, il est impossible de trancher. Quoi qu'il en soit, qu'il s'agisse d'une falsification délibérée ou d'une erreur causée par l'envie de voir à tout prix sa thèse confirmée par le texte, dans l'un et l'autre cas, on ne peut qu'être porté à se méfier d'un commentateur malhonnête ou partial. Mais il y a mieux, ou plutôt pire. Car, un peu plus loin, René Girard fera comme si Marc avait effectivement fait dire à Salomé “Que faut-il désirer ?” : “Le "Que faut-il désirer" de Salomé montre qu'en cet instant Hérodiade ou n'importe qui pourrait désigner n'importe qui [16]”. Et de nouveau lorsque, analysant l'épisode des démons de Gérasa, il commentera la phrase : “Légion est mon nom car nous sommes beaucoup”, il écrira ceci : “Comme tous les coups de génie de Marc, comme la question de Salomé à sa mère : "Que faut-il désirer ?" cette juxtaposition du singulier et du pluriel dans la même phrase peut passer pour une espèce de maladresse [17]”. On le voit, une fois de plus, René Girard ne craint pas de qualifier un auteur de génial pour la seule raison qu'il emploie un mot ou une formule qui semblent aller dans le sens de sa thèse. En soi, c'est déjà passablement ridicule, mais dans le cas présent, ça l'est encore beaucoup plus puisque l'auteur en question n'a pas employé le mot que René Girard lui prête. Et l'on ne saurait s'en étonner : il faut être René Girard pour avoir l'idée de faire dire à quelqu'un : “Que faut-il désirer ?” È Car personne ne demande jamais : “que faut-il désirer ?”. L'absurdité d'une telle question saute aux yeux : on ne désire pas sur commande. Personne ne se pose jamais la question de savoir s'il faut ou s'il ne faut pas désirer et encore moins de savoir ce qu'il faut désirer.

René Girard reconnaît, il est vrai, que l'on peut se demander si, en l'occurrence, il s'agit bien d'un désir mimétique. Ce moment d'hésitation ne dure, bien sûr, pas longtemps : “Mais est-ce bien un désir que la mère transmet à la fille ? Salomé ne serait-elle pas seulement une intermédiaire passive, une enfant sage qui exécute docilement les commissions terribles de sa maman ? Elle est beaucoup plus et la preuve, c'est la précipitation dont elle fait preuve aussit™t que sa mère a parlé. Son incertitude disparaît et elle change du tout au tout. Les observateurs attentifs, tel le père Lagrange, ont bien noté cette différence d'allure mais ils n'ont pas compris ce qu'elle signifiait [...] Aussitôt, en hâte, tout de suite... Ce n'est pas sans intention qu'un texte aussi avare de détails multiplie les signes d'impatience et de fébrilité. Salomé s'inquiète à l'idée que le roi, dégrisé par la fin de la danse et le départ de la danseuse, pourrait revenir sur sa promesse. Et c'est le désir en elle qui s'inquiète ; le désir de sa mère est devenu le sien. Le fait que le désir de Salomé soit tout entier copié sur un autre désir n'enlève rien à son intensité, bien au contraire : l'imitation est plus frénétique encore que l'original [18]”.

Une fois de plus, René Girard constate avec satisfaction que, lorsqu'ils sont “attentifs”, ses prédécesseurs peuvent parfois, comme le père Lagrange, apercevoir certaines choses sans pourtant en comprendre la signification. Ce privilège est réservé au seul René Girard. Mais outre qu'on peut lui contester, comme je ne cesse de le faire, le brevet de lecteur “attentif” qu'il se décerne ici indirectement, l'interprétation qu'il donne de l'empressement que met Salomé à accomplir la commission de sa mère est loin d'être aussi évidente qu'il le pense. Il admet d'ailleurs qu'on puisse avoir quelque mal à accepter l'idée qu'un désir se transmette aussi rapidement et aussi facilement : “Si fulgurante que puisse être la transmission du désir d'un individu à un autre, on l'imagine mal ne reposant que sur la brève réponse de la mère à la question posée par la fille. Ce schématisme déconcerte tous les commentateurs. Matthieu le premier n'en a pas voulu ; entre l'offre d'Hérode et la réponse de Salomé il a supprimé l'échange de la mère et de la fille ; il en a vu la gaucherie, il n'en a pas reconnu le génie ou il en a jugé l'expression trop elliptique pour être retenue. Il nous dit simplement que la fille est "endoctrinée" par la mère” [19].

On peut d'abord être surpris que René Girard dise que Matthieu “a vu la gaucherie” de la formulation de Marc , mais “n'en a pas par reconnu le génie”. Il faudrait savoir si c'est un trait de génie ou une gaucherie. Car cela peut difficilement être les deux à la fois. Mais passons. René Girard s'est sans doute mal exprimé. Il voulait probablement dire : “il a cru y voir une gaucherie, il n'en a pas reconnu le génie”. Quoi qu'il en soit, ce que Matthieu, et après lui les commentateurs, ont considéré comme une maladresse est, au contraire, pour René Girard, un véritable trait de génie qui traduit le caractère “fulgurant” de la transmission du désir maternel. On peut pourtant douter que la hâte avec laquelle Salomé s'acquitte de la commission de sa mère s'explique bien ainsi. Car l'empressement que met Salomé à demander à Hérode la tête de Jean-Baptiste, elle le met aussi à rapporter cette tête à sa mère, comme le montre la suite du récit de Marc : “Et aussitôt le roi envoya un garde en lui ordonnant d'apporter la tête de Jean. Le garde s'en alla et le décapita dans sa prison ; puis il apporta la tête sur un plat et la donna à la fillette, et la fillette la donna à sa mère”. René Girard cite ce passage mais il se ne veut pas voir qu'il ne va pas dans le sens de sa thèse. Pour ma part, je vois dans le laconisme du récit (“il [...] la donna à la fillette, et la fillette la donna à sa mère”), non pas de la sécheresse, mais un nouveau trait de génie destiné à bien nous faire comprendre que Salomé n'a que faire de la tête de Jean-Baptiste et qu'elle ne l'a demandée à Hérode que pour faire plaisir à sa mère. Elle se comporte bien comme “une enfant sage qui exécute docilement les commissions terribles de sa maman”.

Pour essayer de mieux nous convaincre que Salomé ne s'est pas contentée de transmettre la commission de sa mère, mais a bien repris à son compte le désir de celle-ci, René Girard prétend qu'en demandant “la tête de Jean-Baptiste” Hérodiade avait eu recours à une métaphore que Salomé, subitement gagnée par le goût du sang, avait prise à la lettre : “Quand Hérodiade répond à sa fille : "La tête de Jean-Baptiste", elle ne songe pas à la décollation. En français comme en grec, demander la tête de quelqu'un c'est exiger qu'il meure, un point c'est tout. C'est prendre la partie pour le tout. La réponse d'Hérodiade ne constitue pas une allusion à un mode d'exécution déterminé [...] Même si Hérodiade entendait suggérer la type de mort qu'elle suggère pour le prophète quand elle s'écrie : "La tête de Jean-Baptiste", on ne peut en conclure qu'elle voudrait tenir cette tête dans ses mains, qu'elle désire l'objet physique. Même dans les pays à guillotine, demander la tête de quelqu'un comporte une dimensions rhétorique méconnue par la fille d'Hérodiade. Salomé prend sa mère au mot. Elle ne le fait pas exprès. il faut être adulte, on le sait pour distinguer les mots et les choses. Cette tête est le plus beau jour de sa vie [20]”.

René Girard prétend que Salomé, parce qu'elle est jeune et confond les mots et les choses, se trompe en prenant à la lettre la réponse de sa mère. Mais il pourrait bien commettre un anachronisme. Certes ! de nos jours, du moins dans les pays où la peine de mort existe encore, quand on réclame la tête de quelqu'un, on veut seulement qu'il soit condamné à mort et exécuté selon la modalité fixée par la loi qui n'est jamais la décapitation, mais il en allait tout autrement dans l'antiquité gréco-romaine ou juive. L'histoire biblique est pleine d'histoires de tête coupées, celle de Goliath, celle d'Holopherne. Dans le cas présent la haine que Jean-Baptiste inspire à Hérodiade est si profonde qu'il y a tout lieu de penser qu'elle veut effectivement qu'on lui apporte sa tête. De toute façon, même si Salomé s'était trompée en prenant à la lettre la demande de sa mère, cela ne prouverait pas qu'elle fait sien le désir de sa mère et va même plus loin qu'elle dans la soif de sang, mais plutôt que, comme le suggère René Girard elle est encore trop jeune pour bien “distinguer les mots et les choses”. René Girard croit apparemment utile à son propos d'insister sur le fait que Salomé ne se contente pas d'exiger d'Hérode la tête de Jean-Baptiste, comme sa mère le lui a demandé, mais précise qu'il faut la lui apporter “sur un plat” : “Avoir Jean-Baptiste en tête est une chose, écrit René Girard, avoir sa tête sur les bras en est une autre. Salomé s'interroge sur la meilleure façon de s'en débarrasser. Cette tête fraîchement coupée, il faudra bien la déposer quelque part et le plus raisonnable est de la poser sur un plat. C'est la platitude même que cette idée, c'est un réflexe de bonne ménagère [21]”. René Girard veut sans doute faire preuve d'un humour qui hélas ! ne lui est guère habituel, mais il ne semble pas se rendre compte que ce “réflexe de bonne ménagère” ne cadre guère avec l'image qu'ils veut nous donner d'une Salomé saisie par la frénésie du désir mimétique. Si cela avait été le cas, elle aurait plut™t désiré tenir cette tête ensanglantée dans ses mains. René Girard affirme que le fait que Hérodiade demande “la tête de Jean-Baptiste” ne permet pas d' “en conclure qu'elle voudrait tenir cette tête dans ses mains”. Si rien n'est moins sûr en ce qui concerne Hérodiade, Salomé, elle, ne songe apparemment qu'à s'en débarrasser au plus vite sans avoir à la toucher.

Non content de prétendre que Salomé est aussitôt gagnée par le désir de sa mère, René prétend que tous les convives sont à leur tour gagnés par le désir de Salomé : “Dire que la danse plaît non seulement à Hérode mais à tous ses convives c'est dire qu'ils épousent tous le désir de Salomé ; ils ne voient pas dans la tête de Jean-Baptiste cela que la danseuse réclame seulement, ou le scandale en général, le concept philosophique du scandale, qui d'ailleurs n'existe pas, chacun y voit son scandale à lui, l'objet de son désir et de sa haine. Il ne faut pas interpréter le oui collectif à la décollation comme un assentiment poli, un geste d'amabilité sans portée véritable. Les convives sont tous également envoûtés par Salomé ; et c'est tout de suite, en hâte qu'il leur faut la tête de Jean-Baptiste ; la passion de Salomé est, devenue la leur. Mimétisme toujours [22]”. Comment ne pas trouver que ces affirmations, parfaitement gratuites, totalement dénuées de fondement, sont véritablement ahurissantes ? “Dire que la danse plaît non seulement à Hérode mais à tous ses convives c'est dire qu'ils épousent tous le désir de Salomé”, affirme René Girard. Mais pour qu'on pût commencer seulement à se demander si, en applaudissant la danse de Salomé, les convives n'approuvaient pas et n'appuyaient pas son désir d'avoir la tête de Jean-Baptiste, il aurait d'abord fallu que Salomé la demandât à Hérode avant de danser et non après. Au moment où elle danse, personne ne peut savoir qu'elle va demander la tête de Jean-Baptiste et elle-même n'en a pas la moindre idée. Par la suite, Marc ne dit plus un seul mot sur l'attitude des convives. Comment donc, René Girard peut-il interpréter sans la moindre raison comme un “oui collectif à la décollation” les applaudissements qui saluent la danse de Salomé ? Comment peut-il affirmer qu'il ne faut pas y voir “un assentiment poli, un geste d'amabilité sans portée véritable”, mais la preuve qu'ils épousent tous le supposé désir de Salomé” ? Comment peut-il écrire qu' “en épousant le violent désir de Salomé, tous les convives ont l'impression de satisfaire également le leur [23]” ? Comment peut-il prétendre qu'ils sont pris d'une véritable frénésie meurtrière : “c'est tout de suite, en hâte qu'il leur faut la tête de Jean-Baptiste” ?

Après avoir affirmé que Salomé était aussitôt gagnée par le désir de sa mère, puis que tous les convives étaient eux aussi gagnés par le désir de Salomé, il ne restait plus à René Girard qu'à affirmer qu'Hérode lui-même était finalement gagné par le désir général : “Le désir se fait plus meurtrier à mesure qu'il avance et qu'il affecte plus d'individus, la foule des convives par exemple. C'est ce désir le plus bas qui l'emporte. Hérode n'a pas le courage de dire non à des invités dont le nombre et le prestige l'intimident. Autrement dit il est mimétiquement dominé. Les invités comprennent toute l'élite de l'univers hérodien. Un peu plus haut, Marc avait pris soin de les énumérer par catégories : les grands de la cour, les officiers et les principaux personnages de Galilée. Il cherche à nous suggérer leur énorme potentiel d'influence mimétique ; de même le récit de la passion énumère toutes les puissance de ce monde coalisées contre le Messie. La foule et les puissances se rejoignent et se confondent. C'est de cette masse que vient le supplément d'énergie nécessaire à la décision d'Hérode. C'est toujours la même énergie qui propulse notre texte, manifestement mimétique, partout [...] Les invités réagissent tous mimétiquement. Au stade suprême de la crise mimétique, ils fournissent le type de foule qui peut seule intervenir décisivement. Quand il y a foule unanimement meurtrière, la décision appartient toujours à cette foule. Subjugué par la pression formidable, Hérode ne fait guère qu'entériner nolens volens la décision de cette foule, comme Pilate un peu plus tard. En cédant à cette pression il se perd lui-même dans la foule ; il n'est que le dernier des individus qui la composent [24]”.

On pourrait d'abord faire remarquer que les propos de René Girard ne sont pas très clairs. On croit d'abord comprendre qu'Hérode est gagné à son tour par la contagion du désir mimétique, mais René Girard nous dit finalement qu'il cède nolens volens à la pression de la foule. Et, quand on dit que quelqu'un fait quelque chose nolens volens, on suggère généralement qu'il agit plutôt nolens que volens. On aimerait donc savoir, si en donnant l'ordre de décapiter Jean-Baptiste, Hérode fait ce qu'à l'origine il ne voulait faire à aucun prix, mais qu'il désire faire maintenant parce qu'il épouse lui aussi à son tour le désir de tous les autres, ou s'il se décide finalement à faire ce qu'il n'a toujours pas envie de faire, mais qu'il se croit obligé de faire.

Quoi qu'il en soit, si l'on se fie à ce que dit l'évangéliste plutôt qu'à ce que dit René Girard, il est clair qu'Hérode n'est nullement gagné par le désir de faire mourir Jean-Baptiste, mais qu'au contraire il répugne toujours profondément à faire ce que finalement il décide de faire. René Girard a raison de penser que la présence des convives joue certainement un rôle et sans doute un rôle primordial dans la décision d'Hérode, mais ce n'est pas celui qu'imagine. S'il prend cette décision, ce n'est nullement comme le croit René Girard parce qu'il épouse le désir des convives, puisque ce désir n'existe pas. Ce n'est pas donc pas non plus parce que, sans épouser leur désir, il “n'a pas le courage de dire non à des invités dont le nombre et le prestige l'intimident”. Hérode n'a pas à dire ou à ne pas dire “non” à des convives qui ne lui ont rien demandé. C'est tout simplement parce qu'il a fait serment d'accorder à Salomé tout ce qu'elle lui demandait et qu'il est très difficile pour lui de se parjurer devant tous les hommes les plus importants de la Galilée. Il aurait peut-être été prêt à ne pas honorer sa parole, s'il n'y avait pas eu de témoin. C'est ce qui ressort très clairement du récit de Marc : “Le roi fut très attristé mais à cause des ses serments et des convives, il ne voulut pas lui manquer de parole”.

Concluons donc que la mort de Jean-Baptiste, contrairement à ce que prétend Roland Girard, n'est aucunement un meurtre collectif causé par l'escalade du désir mimétique. Il s'agit d'un meurtre individuel causé par la seule haine d'une femme, Hérodiade, qui veut depuis longtemps se venger de l'homme qui ne cesse de stigmatiser sa conduite. Il est donc totalement arbitraire d'établir un parallèle entre la mort de Jean-Baptiste et celle du Christ, et de prétendre que la première préfigure la seconde. Il serait sans doute plus juste d'établir un rapprochement entre Jean-Baptiste, et René Girard, puisque lui aussi semble avoir perdu la tête.

Un autre exemple de la perpétuelle sollicitation des textes à laquelle René Girard ne cesse de se livre, nous est fourni par la parabole des vignerons homicides. “L'essentiel, vient de dire René Girard, c'est de voir que la violence apocalyptique prédite par les Evangiles n'est pas divine. Cette violence, dans les Evangiles, est toujours rapportée aux hommes, jamais à Dieu. Ce qui fait croire aux lecteurs qu'on a encore affaire à la vieille colère divine, toujours vivante dans l'Ancien testament, c'est que la plupart des traits apocalyptiques, les grandes images de ce tableau, sont empruntés à des textes de l'Ancien Testament [25]”. Jean-Michel Oughourlian lui fait alors observer qu'il ne peut “quand même pas nier qu'il y ait certains textes où Jésus prend à son compte la vieille violence destructrice de Jahvé”. Et il évoque notamment la parabole des vignerons homicides qu'il résume ainsi : “Après avoir loué sa vigne à des métayers, le propriétaire est allé vivre ailleurs. Pour recueillir les fruits de sa vocation, il envoie divers émissaires, les prophètes, qui se font frapper, chasser et qui retournent les mains vides. finalement il envoie son fils, l'hériter du père, que les vignerons mettent à mort. Jésus demande alors à ses auditeurs : Que fera le maître de la vigne ? Et il répond lui-même : Il fera venir les vignerons infidèles et en mettra d'autres à leur place [26]”.

Jean-Michel Oughourlian a précisé qu'il avait sous les yeux le texte de Luc. René Girard prétend donc répondre à l'objection en s'appuyant, lui, sur celui de Matthieu : “Le texte de Matthieu présente avec ceux de Marc et de Luc une différence qui paraît insignifiante dans les perspectives habituelles mais qui se révèle capitale dans la nôtre. Il y a la même question que chez Marc et c'est toujours Jésus qui la pose, mais cette fois ce n'est pas lui qui répond, ce sont les auditeurs :
"Lors donc que deviendra le maître de la vigne, que fera-t-il de ces vignerons-là ?" Ils lui répondirent : "il fera misérablement périr ces misérables, et il louera la vigne à d'autres vignerons qui lui en livreront les fruits en temps voulu" (Mt 21, 40-41).
“Jésus ne met pas la violence au compte de Dieu ; il laisse à ses auditeurs le soin de conclure dans des termes qui correspondent non à sa pensée à lui, mais à la leur, une pensée qui suppose l'existence d'une violence divine. Il me semble que le texte de Matthieu, doit être préféré. ce n'est pas sans rasions que Jésus laisse à des auditeurs sourds et aveugles la responsabilité d'une conclusion qui reste la même partout mais que seuls les auditeurs, prisonniers de la vision sacrée, rapportent à la divinité. La répugnance du rédacteur de Matthieu à placer dans la bouche de Jésus une parole qui rend Dieu capable de violence relève d'un sens très juste de la singularité évangélique face à l'Ancien Testament.
“Chez Marc et chez Luc, la tournure interrogative reste présente, mais elle ne correspond plus à aucune nécessité, puisque c'est Jésus lui-même qui pose la question et fournit la réponse. On n'a plus affaire, semble-t-il, qu'à un simple effet de rhétorique.
“La comparaison avec le texte plus complexe et plus significatif de Matthieu montre qu'il doit s'agir de tout autre chose. Les rédacteurs de Marc et de Luc, ou les scribes qui ont recopié, ont visiblement simplifié un texte dont la forme complète et significative est celle de Matthieu. La forme question/réponse subsiste, mais elle ne correspond plus à l'intention originelle qui était de laisser les auditeurs prendre à leur compte la conclusion violente.
“Parce qu'ils n'ont pas saisi cette intention, Marc cet Luc ont laissé tomber un élément de dialogue qui leur paraissait insignifiant mais qui se révèle, à la réflexion, d'une importance capitale [27]”.

Jean-Michel Oughourlian se satisfait apparemment de cette réponse. Mais il est permis de se montrer moins complaisant que lui. On peut tout d'abord se demander au nom de quoi René Girard décrète que “Les rédacteurs de Marc et de Luc, ou les scribes qui ont recopié, ont visiblement simplifié un texte dont la forme complète et significative est celle des Matthieu”. Tous les spécialistes sont pourtant d'accord pour penser que le texte le plus ancien est celui de Marc, et que Luc et Matthieu l'ont eu entre les mains quand ils ont rédigé leurs évangiles. Si l'on doit privilégier une version, ce serait donc celle de Marc plutôt que celle de Matthieu. René Girard, lui, récuse arbitrairement les versions de Marc et de Luc pour ne retenir que celle de Matthieu, sous prétexte qu'elle lui convient mieux. Il est plaisant de le voir distribuer des bons ou des mauvais points aux évangélistes suivant que ce qu'ils disent s'accorde, du moins à ce qu'il croit, ou ne s'accorde pas avec ses théories. On n'aura certainement pas oublié que, lorsqu'il commentait le récit de la mort de Jean-baptiste, il reprochait à Matthieu de n'avoir pas vu le génie de Marc. Ici il le félicite pour son “sens très juste de la singularité évangélique face à l'Ancien Testament”. C'est insinuer que Luc et Marc, eux, ne l'ont pas. C'est tout de même bien étrange et passablement gênant. Décidément René Girard est impayable. Non content de prétendre qu'aucun chrétien avant lui n'a jamais compris l'originalité des évangiles, il suggère que deux au moins des évangélistes sont dans le même cas.

Mais, en réalité, Matthieu ne l'a pas mieux comprise que Marc et Luc. Certes ! chez Marc et Luc, le Christ donne lui-même la réponse à la question qu'il a posée, tandis que, chez Matthieu, il laisse ses auditeurs répondre. Mais cela ne justifie aucunement la conclusion que René Girard croit pouvoir en tirer : il affirme que, dans la version de Matthieu, “Jésus ne met pas la violence au compte de Dieu ; il laisse à ses auditeurs le soin de conclure dans des termes qui correspondent non à sa pensée à lui, mais à la leur, une pensée qui suppose l'existence d'une violence divine”. Mais, si la réponse de ses auditeurs n'avait pas été celle que Jésus attendait, il n'aurait pas manqué de réagir et de faire la mise au point qui s'imposait. S'il ne le fait pas, c'est parce qu'il a obtenu la bonne réponse. Il n'y donc aucunement lieu d'opposer le texte de Matthieu à ceux de Luc et de Marc. Quoi que dise René Girard, la différence entre le texte de Matthieu et ceux de Marc et Luc est bien “insignifiante”.

Si l'on pouvait conserver quelque doute à ce sujet, il suffirait de lire la fin du récit qui est à peu près la même chez Marc, chez Luc et chez Matthieu et que René Girard s'est bien gardé d'évoquer. Elle prouve non seulement que Matthieu n'a nullement cherché à corriger le récit de Marc, mais que l'interprétation que René Girard prétend donner de cet épisode est totalement infondée. Car les trois évangélistes concluent en disant que les grands prêtres et les Pharisiens avaient très bien compris que c'étaient eux que le Christ avait menacés, et qu'ils l'auraient volontiers arrêté, s'ils n'avaient pas eu peur que la foule ne prît parti pour lui.

Le chapitre XII du Bouc émissaire est consacré à un long commentaire de l'épisode du reniement de saint Pierre [28]. René Girard pense, en effet, que Pierre nous offre “l'exemple le plus spectaculaire de contagion mimétique”que l'on trouve dans les Evangiles : “Son amour pour Jésus n'est pas en cause, il est aussi sincère que profond. Et pourtant, dès que l'apôtre est plongé dans un milieu hostile à Jésus, il ne peut pas s'empêcher d'imiter son hostilité. Si le premier des disciples, le roc sur lequel l'Eglise sera fondée, succombe à la pression collective, comment penser qu'autour de Pierre l'humanité moyenne résistera ? [29]”

Avant René Girard on pensait généralement que l'explication du reniement de Pierre était aussi simple que banale et tenait en un seul mot : la peur. Mais cette explication est éminemment réductrice aux yeux de René Girard. On a selon lui affaire ici à un événement dont le seul recours à la psychologie individuelle ne saurait rendre compte : “Ceux qui cherchent les causes du triple reniement dans le seul "tempérament" de Pierre ou dans sa "psychologie" font fausse route à mon avis. Ils ne voient rien dans la scène qui dépasse l'individu Pierre. Ils croient donc possible de faire un "portrait" de l'apôtre. Ils lui attribuent un "tempérament particulièrement influençable" ou grâce à d'autres formules du même genre, ils détruisent l'exemplarité de l'événement et en minimisent la portée [30]”.

Avant d'examiner ses arguments, rappelons d'abord le récit évangélique que René Girard cite dans le texte de Marc :

Comme Pierre était en bas dans la cour arrive une des servantes du grand prêtre. Voyant Pierre qui se chauffait, elle le dévisagea et dit : “Toi aussi, tu étais avec le Nazaréen, avec Jésus”. Mais il le nia en disant : “Je ne sais pas, je ne comprends pas ce que tu veux dire”. Puis il se retira dehors vers le vestibule. La servante, l'ayant vu, recommença à dire aux assistants : “En voilà un qui en est ! ”… Mais de nouveau il nia. Un moment après, à leur tour, ceux qui se trouvaient là dire à Pierre : “Sûrement tu en es ; et d'ailleurs tu es Galiléen”. Alors il se mit à jurer avec force imprécations : Ç“Je ne connais pas cet homme dont vous parlez”. Et aussitôt, pour la seconde fois, un coq chanta. et Pierre se ressouvint de la parole que Jésus lui avait dite : “Avant que le coq chante deux fois, tu m'auras renié trois fois”. Et il éclata en sanglots (Mc, 14, 66-72).

René Girard affirme tout d'abord que Pierre ne commet pas un véritable mensonge en niant qu'il fait partie pas de ceux qui suivent Jésus : “On pense d'abord que Pierre ment avec effronterie. Le reniement de Pierre se ramènerait à ce mensonge, mais rien n'est plus rare que le mensonge pur et simple et celui-ci, à la réflexion, perd de sa netteté. Que demande-t-on à Pierre en effet ? On lui demande d'avouer qu'il est avec Jésus. Or, depuis l'arrestation qui vient de se produire il n'y a plus autour de Jésus ni disciples ni communauté. Ni Pierre ni personne, désormais n'est avec Jésus [31]”. Comment ne pas se dire que René Girard se fout du monde ? Tout d'abord, comme Pierre, il ment effrontément en disant que l'on demande à Pierre “d'avouer qu'il est avec Jésus”. Il suffit de relire le récit de Marc, que René Girard vient lui-même de citer dans le paragraphe précédent, pour s'apercevoir, que contrairement à ce qu'il veut nous faire croire, la servante n'emploie pas le présent mais l'imparfait. Elle dit à Pierre : “Toi aussi tu étais avec le Nazaréen, avec Jésus”. D'ailleurs, quand bien même elle aurait effectivement employé le présent, elle n'aurait évidemment pas voulu dire que Pierre était actuellement présent avec Jésus, ce qui aurait été absurde, mais seulement qu'il faisait partie de ses disciples. Et c'est bien ce que nie Pierre.

Mais René Girard préfère croire que Pierre est si déstabilisé par l'arrestation de Jésus, qu'il ne se rend pas vraiment compte que la servante lui demande de reconnaître qu'il est un disciple du Christ : “L'arrestation paraît détruire toute possibilité d'avenir pour l'être avec Jésus et Pierre a perdu, semble-t-il, jusqu'au souvenir de son être passé. Il répond un peu comme dans un rêve, en homme qui ne sait plus vraiment où il en est : Je ne sais pas, je ne comprends pas ce que tu veux dire. Il est vrai peut-être qu'il ne comprend pas. Il se trouve dans un état de dénuement et de dépossession tel qu'il en est réduit à une existence végétative, limitée à des réflexes élémentaires. Il fait froid et il se tourne vers le feu. Jouer des coudes pour s'approcher du feu, tendre les mains vers le feu avec les autres, c'est agir comme si l'on était déjà l'un d'eux, comme si l'on était avec eux [32]”. Si Pierre, au lieu de répondre directement qu'il n'était pas avec Jésus, préfère faire semblant de ne pas comprendre la question qu'on lui pose, c'est tout à fait consciemment. Il fait ce que font généralement tous ceux qui se trouvent dans la même situation que lui : il joue les imbéciles.

Dans la contagion mimétique à laquelle succomberait Pierre, un élément joue un grand r™le, selon René Girard, le feu : “Trois évangélistes sur quatre mentionnent ce feu. Ils doivent avoir leurs raisons [33]”. Et René Girard nous explique quel est ce rôle qu'ils ont deviné sans pourtant l'expliciter : “Un feu dans la nuit, c'est beaucoup plus qu'une source de chaleur et de lumière. Dès qu'il s'allume, on se dispose en cercle autour de lui ; les êtres et les choses se reforment. Un instant plus tôt, il n'y avait là qu'un simple attroupement, une espèce de foule où chacun était seul avec lui-même et voilà qu'une communauté s'ébauche. les mains et les visages se tournent vers la flamme et en retour sont éclairés par elle ; c'est comme la réponse bienveillante d'une dieu à la prière qu'on lui adresse. Du fait qu'ils regardent tous le feu, les hommes ne peuvent plus éviter de se voir les uns les autres ; ils peuvent échanger des regards et des paroles ; l'espace d'une communion et d'une communication s'établit [34]”.

Contrairement à ce que pense René Girard, le sentiment qu'éprouve Pierre n'est certainement pas un sentiment de communion, mais bien plutôt celui d'être un intrus, un corps étranger dans un milieu hostile. Il fait semblant d'être comme les autres, d'être là pour se chauffer près du feu. Mais s'il essaye de se fondre dans le groupe, ce n'est pas du tout par ce qu'il est saisi par la contagion mimétique, mais par prudence, pour ne pas être remarqué.

M. Stéphane Vinolo, qui a consacré une longue étude à la vision que René Girard a du christianisme, étude dont le moins que l'on puisse dire est qu'elle ne brille pas par l'esprit critique, est, lui, entièrement convaincu par l'interprétation que celui-ci nous propose du reniement de Pierre. Il croit même pouvoir apporter sa pierre à sa prétendue démonstration : “C'est lorsque la pression collective est la plus forte que Pierre renie de façon tout à fait claire et explicite. Nous pouvons dont établir un parallèle entre deux phénomènes. Bien que les réponses de Pierre varient selon les évangiles, il y a un parallèle qui ne change jamais et que nous devons remarquer. C'est la co-variance entre d'un côté le nombre d'individus qui semblent mettre Pierre en accusation et, de l'autre, la force du reniement. En effet, le reniement de Pierre semble être calqué sur la quantité d'individus qui le menacent. Plus les accusations gagnent un grand nombre d'individus, et plus Pierre semble enclin à renier le Christ. Aussi pouvons-nous affirmer que la force de Pierre ne fonctionne que l'espace d'un instant, dès que la pression de la foule se fait plus grande, il succombe lui-même à son mouvement, emporté par le mimétisme [35]”. A l'évidence, le bon sens n'est pas la qualité dominante de M. Vinolo. Il croit s'être montré très perspicace et avoir fait une découverte (“Aussi pouvons-nous affirmer... ”) en remarquant qu'il y a une étroite relation entre la vigueur du reniement de Pierre et “la quantité d'individus qui le menacent”. Pourtant, ce qui serait surprenant, c'est qu'il en fût autrement. Quoi d'étonnant, en effet, que la peur grandisse en même temps que la menace ? La première fois, celle-ci ne vient que d'une seule personne et, qui plus est, d'une femme. Pierre ne renie pas encore explicitement Jésus. Il croit pouvoir s'en tirer en faisant semblant de ne pas comprendre la question. La deuxième fois, la menace devient plus grave puisque la femme essaie d'ameuter contre Pierre tous ceux qui sont là. Et, cette fois-ci, Pierre nie explicitement qu'il fait partie des disciples de Jésus. La troisième fois, la femme a réussi à attirer sur Pierre l'attention de tous ceux qui sont là ; et tous se mettent à leur tour à dire qu'il est avec le Christ et, cette fois-ci Pierre s'affole véritablement et le nie avec violence. Il y a donc bien une progression dans les trois reniements de Pierre, mais elle ne s'explique aucunement par l'effet progressif de la contagion mimétique : elle s'explique seulement par une peur grandissante.

Selon René Girard, Pierre ne se contente pas de renier le Christ en prétendant qu'il ne le connaît pas. Il va plus loin, il le charge et pousse tous ceux qui sont là à s'associer avec lui pour obtenir qu'il soit mis à mort : “Comme tous les transfuges, Pierre démontre la sincérité de sa conversion en accablant ses anciens amis [...] Par ses jurons et ses imprécations, Pierre suggère à ceux qui l'entourent de former avec lui une conjuration. Tout groupe d'hommes liés pas un serment forme une conjuration, mais le terme s'emploie de préférence quand le groupe se donne unanimement pour but la mort ou la perte d'une individu marquant [36]”. Mais rien dans le texte n'autorise cette interprétation. Bien au contraire, en disant : “Je ne connais pas cet homme dont vous parlez”, Pierre n'affirme pas seulement qu'il ne connaît pas personnellement le Christ ; il suggère aussi, semble-t-il, que c'est la première fois qu'il en entend parler. Nul ne serait donc plus mal placé que lui pour l'accabler. René Girard affirme ensuite que “par ses jurons et ses imprécations, Pierre suggère à ceux qui l'entourent de former avec lui une conjuration”. Pour ce faire, il faut apparemment qu'il ait, sur la nature exacte des jurons et des imprécation de Pierre, des informations qui viennent d'une autre source que les évangiles mais il devrait nous en faire part pour que nous puissions juger. Il ne suffit pas, en effet, que quelqu'un jure pour qu'on puisse en conclure qu'il veut former une conjuration. Si tous les gens qui jurent avaient une vocation de conjurateurs, il y aurait sans cesse des conjurations. Non content de parler sans la moindre raison de conjuration, René semble vouloir nous faire croire que ce mot est effectivement employé dans les évangiles puisqu'il déclare que “le terme s'emploie de préférence quand le groupe se donne unanimement pour but la mort ou la perte d'une individu marquant”. Cela lui permet d'en conclure que Pierre ne renie pas seulement Jésus, mais cherche à faire de lui un bouc émissaire : “L'épreuve de nombreux rites d'initiation consiste en un acte de violence, la mise à mort d'un animal, parfois aussi celle d'un homme perçu comme l'adversaire du groupe dans son ensemble. Pour conquérir l'appartenance, il faut transformer cet adversaire en victime [37]”.

Nous sommes déjà en plein délire interprétatif, mais René Girard nous réserve encore une autre surprise de taille. Les quatre évangélistes et, à leur suite, tous les chrétiens n'ont pas manqué d'attribuer un caractère miraculeux à l'annonce que fait le Christ du reniement de Pierre. René Girard, lui, nous apprend qu'il n'y a rien de miraculeux dans la prédiction du Christ. Il n'avait, en effet, nul besoin de faire appel à sa prescience divine pour savoir que Pierre le renierait. Ce n'est pas sa prescience qui le lui a appris, mais sa science de la théorie mimétique.

Si Jésus prévoit le reniement de Pierre, c'est, selon René Girard, parce qu'il se souvient de la réaction de celui-ci lors de deux scènes précédentes où il annoncé à ses disciples sa prochaine passion : “La première fois, Pierre ne veut rien entendre : "Dieu t'en préserve ! Seigneur ! Non cela ne t'arrivera point !" Cette réaction correspond à l'attitude de tous les disciples ; au début, et c'est inévitable, l'idéologie du succès domine ce petit monde. On se dispute les meilleures places au royaume de Dieu. On se sent mobilisé pour la bonne cause. Toute la communauté est travaillée par le désir mimétique, aveugle par conséquent à la nature vraie de la révélation [...]
“En cette occasion Pierre se fait sérieusement reprendre : Passe derrière moi Satan, tu me fais obstacle ( tu me scandalises) (Mt 16,23). Quand on lui montre qu'il se trompe, Pierre change aussit™t de direction et il se met à courir dans l'autre sens à la même vitesse qu'auparavant. A la seconde annonce de la passion, quelques heures seulement avant l'arrestation, Pierre ne réagit plus du tout comme la première fois. Vous allez tous vous scandaliser à cause de moi, cette nuit même, leur dit Jésus :

Prenant la parole Pierre lui dit : "Si tous sont scandalisés à ton sujet, moi je ne le serai jamais." Jésus lui répliqua : "En vérité je te le dis ; cette nuit même, avant que le coq chante, tu m'auras renié trois fois". Pierre lui dit : "Dussè-je mourir avec toit, non je ne te renierai pas.." Et tous les disciples en dirent autant (Mt 26, 35).

La fermeté apparente de Pierre ne fait qu'un avec l'intensité de son mimétisme. Le "discours" s'est inversé depuis la première annonce, mais le fond n'a pas changé [...]
“ Jésus voit que ce zèle est gros de l'abandon qui va suivre. Dès son arrestation, il le voit bien, son prestige mondain s'effondrera et il ne fournira plus à, ses disciples le type de modèle qu'il a fourni jusqu'alors. Toutes les incitations mimétiques viendront d'individus et de groupes hostiles à sa personne et à son message. Les disciples et surtout Pierre sont trop influençables pour ne pas être influencés à nouveau.
“La première volte-face de Pierre n'a rien de condamnable en elle-même, bien sûr, mais elle n'est pas exempte de désir mimétique et c'est ce dont Jésus visiblement s'aperçoit. il y voit la promesse d'une nouvelle volte-face qui ne peut prendre que la forme d'un reniement, étant donné la catastrophe qui se prépare [38]”.

Cette longue citation appellerait de nombreux commentaires ; je m'en tiendrai à l'essentiel. Je pourrais d'abord m'étonner de voir que René Girard semble considérer qu'en suivant Jésus, les apôtres ont obéi à l'instinct mimétique. Il est certain que le mimétisme joue un grand rôle dans la constitution des sectes et dans leur fonctionnement. Mais généralement ce sont les mécréants comme moi qui assimilent le groupe formé par Jésus et ses disciples à une secte. René Girard, lui, revendique hautement son appartenance chrétienne. Or ni les évangélistes ni aucun auteur chrétien ne semble partager son point de vue. Pour eux, la force qui a rassemblé les apôtres autour du Christ ne relève évidemment pas du mimétisme : elle est d'un autre ordre.

Mais laissons de côté le problème, qui se pose continuellement, de l'orthodoxie du christianisme Girardien. Ce que je veux avant tout souligner une fois de plus, c'est la perpétuelle sollicitation, pour ne pas dire la falsification des textes à laquelle se livre René Girard. Il prétend que “quand on lui montre qu'il se trompe, Pierre change aussitôt de direction et [...] se met à courir dans l'autre sens à la même vitesse qu'auparavant È et il lui reproche sa “volte-face”, “volte-face” qui annoncerait son reniement. Mais, si, au lieu de se fier au commentaire de René Girard, on relit les évangiles, on s'aperçoit vite que cette accusation de “volte-face” est sans fondement. Selon René Girard, Pierre réagirait de manière diamétralement opposée aux deux annonces de la passion. Mais la conversion de René Girard est, semble-t-il, encore trop récente pour qu'il ait eu le temps de se familiariser suffisamment avec les évangiles. Car il n'y a pas deux annonces de la passion, il y en a trois (Mt 16, 21 ; 17, 22 et 20, 17 ; Mc 8, 31 ; 9, 30 et 10, 32 ; Lc 9, 22 ; 9, 30 et 18, 37) et l'épisode que René Girard considère comme la seconde et dernière annonce n'en fait pas partie. Le Christ, en effet, n'y annonce plus sa passion (il n'a plus besoin de le faire puisqu'il l'a déjà fait trois fois), mais seulement la désertion de ses disciples et le reniement de Pierre. Il n'y a donc aucunement lieu d'opposer les deux réactions de Pierre. Il ne réagit pas différemment à la même annonce : il réagit à deux annonces différentes. Et ces deux réactions sont parfaitement naturelles. Il est tout à fait normal que, lorsque le Christ annonce pour la première fois sa passion prochaine, Pierre soit, comme les autres disciples, profondément perturbé et ait beaucoup de mal à accepter cette nouvelle. Et il est, de nouveau, tout à fait normal que, lorsque le Christ annonce à ses disciples qu'ils vont l'abandonner, ils protestent tous à qui mieux mieux. Certes ! Pierre proteste encore plus vivement que les autres, mais pourquoi prétendre que “ce zèle est gros de l'abandon qui va suivre” ? Au moment de l'arrestation du Christ, Pierre va montrer plus de courage que les autres disciples. Alors que ceux-ci abandonnent aussitôt Jésus sur le champ, Pierre le suit jusqu'à l'intérieur du palais du grand prêtre. Il va certes ! finir par succomber lui aussi, à la peur, mais il aura résisté plus longtemps.

Pour René Girard, le reniement de Pierre était “rationnellement prévisible” grâce à la théorie mimétique. Les évangélistes l'ignoraient visiblement, mais le Christ, lui, la connaissait parfaitement. Et René Girard se plaît à le souligner, si le Christ a pu prévoir par le seul raisonnement le reniement de Pierre, c'est parce qu'il a fait la même analyse que René Girard : “En le prévoyant, comme il le fait, Jésus ne fait que tirer pour l'avenir proche les conséquences de ce qu'il a observé. Jésus fait l'analyse que nous faisons nous-mêmes, en somme : il compare les réactions successives de Pierre à l'annonce de la passion pour en déduire la probabilité de la trahison. La preuve qu'il en est ainsi, c'est que la prophétie du reniement constitue une réponse directe à la seconde exhibition mimétique de Pierre, et le lecture dispose pour former son jugement des mêmes données que Jésus. Si l'on comprend le désir mimétique, on ne peut manquer d'aboutir aux mêmes conclusions. On est donc amené à penser que le personnage nommé Jésus comprend lui-même ce désir au sens où nous le comprenons [39]”.

Ainsi, si Jésus prévoit le reniement de Pierre, ce n'est pas parce qu'il fils de Dieu et Dieu lui-même, et donc capable de prévoir tout ce qui va arriver dans le monde jusqu'à la fin des temps, c'est parce qu'il un adepte de la théorie mimétique. On pourrait, il est vrai, concilier cette explication avec celle de la prescience divine, et je m'étonne que René Girard n'y ait pas pensé. On peut admettre, en effet, que, grâce à sa connaissance de la théorie mimétique, le Christ n'a pas eu besoin d'avoir recours à sa prescience pour prévoir le reniement de Pierre. Mais, pour connaître la théorie mimétique et l'avoir si bien assimilée, il fallait assurément que le Christ ait pu lire les ouvrages de René Girard deux mille ans avant leur parution.

L'hypothèse que la prédiction du reniement de Pierre ait pu être le fruit d'une déduction purement rationnelle se heurte, pourtant, a une objection apparemment insurmontable. En admettant que le Christ ait pu prévoir le reniement de Pierre grâce à la seule connaissance du mécanisme du désir mimétique, comment aurait-il pu prévoir qu'il se produirait avant que le coq chante deux fois. Ce coq, on sent que René Girard ne l'aime pas du tout et qu'il l'aurait volontiers étranglé pour l'empêcher de chanter. A propos du feu auprès duquel Pierre vient se chauffer, il a déclaré plus haut que “les détails concrets [...] sont d'autant plus significatifs qu'un texte en est plus avare [40]”. Cela ne l'empêche pas de vouloir maintenant escamoter le détail du coq, détail qui semble pourtant beaucoup plus significatif que celui du feu et que retiennent tous ceux qui se souviennent de cet épisode, alors qu'il ne se souviennent pas forcément de celui du feu.

Pour René Girard, les évangélistes n'auraient pas fait un sort au coq, et il les soupçonne visiblement de l'avoir tiré de leurs chapeaux, s'ils avaient été capables de comprendre comment Jésus avait pu prévoir les reniement de Pierre : “Le seul miracle dans l'annonce du reniement ne fait qu'un avec cette science du désir qui se manifeste dans les paroles de Jésus. C'est faute d'entendre eux-mêmes jusqu'au bout cette science, je le crains, que les évangélistes en ont fait un miracle au sens étroit.
"Cette nuit même avant que le coq chante deux fois, tu m'auras renié trois fois. Une précision aussi miraculeuse dans l'annonce prophétique rejette dans l'ombre la rationalisé supérieure que l'analyse des textes permet de dégager. Faut-il en conclure que cette rationalité n'est pas vraiment là et que je l'ai simplement rêvée ? Je ne le pense pas, les données qui la suggèrent sont trop nombreuses et leur accord trop parfait [...] Il faut donc se demander si les auteurs des Evangiles appréhendent jusqu'au bout les ressorts de ce désir que pourtant leurs textes révèlent.
“L'importance extraordinaire donnée au coq, d'abord par les évangélistes eux-mêmes, et, à leur suite, par toute la postérité, suggère une compréhension insuffisante. C'est cette incompréhension relative, je pense, qui transforme le coq en une espèce d'animal fétiche autour duquel se cristallise une espèce de "miracle" [41]”.

On le sait, une des idées-forces de la "nouvelle critique" est que les auteurs ne comprennent pas le véritable sens de leurs œuvres, ce privilège étant réservé aux tenants de ladite “nouvelle critique”. René Girard pense de même que les évangélistes, ne voient pas vraiment ce "que pourtant leurs textes révèlent”. Reconnaissons-le, il éprouve malgré tout un peu d'hésitation avant de conclure que les évangélistes ne comprennent pas le sens des événements qu'ils rapportent, Il est même tenté de se demander, si ce n'est pas lui qui se trompe. Mais, comme à chaque fois que cela lui arrive, il se ressaisit bien vite : “les données” sur lesquelles il s'appuie “sont trop nombreuses et leur accord trop parfait”. Pourtant, et l'on retombe toujours sur la même difficulté fondamentale, s'il en est ainsi, comment expliquer que, depuis deux mille ans, jamais personne avant René Girard n'ait compris ce qui, pour lui est tellement évident ?

Pour achever de se rassurer, René Girard compare les divers récits évangéliques et croit découvrir qu'à la différence de Marc, les autres évangélistes, sans aller jusqu'à mettre en doute le caractère miraculeux de la prédiction du Christ, semblent n'avoir recueilli cette histoire de coq qu'avec une certaine méfiance : “Les trois autres évangélistes soupçonnent, je pense, que Marc accorde au coq une importance excessive. Pour remettre ce coq à sa place, ils ne le font chanter qu'une fois mais ils n'osent pas le supprimer. Jean lui-même finit par le mentionner, bien qu'il ait éliminé l'annonce entière du reniement sans laquelle le coq n'a plus de raison d'être [42]".

Il faut le reconnaître, la lecture de René Girard, le plus souvent assommante, est, par moments, tout à fait divertissante. C'est le cas ici. René Girard n'aime pas du tout ceux qui le contredisent, et il est tout à fait plaisant de le voir prêter à Luc, à Matthieu et à Jean, la profonde antipathie que lui inspire ce coq irrévérencieux qui, par son chant moqueur, semble se rire de son interprétation. Je n'ai, bien sûr, pas lu tous ceux qui, depuis deux mille ans, ont commenté les Evangiles. Mais je crois pouvoir affirmer néanmoins qu'aucun d'entre eux n'a jamais soupçonné que Matthieu et Luc auraient bien aimé réglé son compte au coq et que Jean ne l'a mentionné qu'avec beaucoup de réticence.

René Girard se rend bien compte que son refus de croire à un miracle du Christ peut paraître surprenant de la part de quelqu'un qui revendique hautement sa qualité de chrétien. Il va donc s'employer à prouver que, loin de rejeter tous les miracles que rapportent les évangiles, il peut trouver en eux, comme dans les autre épisodes évangéliques, d'éclatantes illustrations de ses thèses : “Pour beaucoup de gens, surtout à notre époque, le grouillement démoniaque "obscurcit l'aspect lumineux des Evangil", et les guérisons miraculeuses de Jésus se distinguent mal des exorcismes traditionnels dans les sociétés primitives. Aucune scène de miracle ne figure dans les commentaires que j'ai donnés jusqu'ici. Certains critiques en ont pris note et se demandent, comme il est naturel, si je n'évite pas une confrontation qui peut-être ne tournerait pas à l'avantage de ma thèse [43]”. René Girard consacre donc le chapitre suivant du Bouc émissaire [44] à commenter un miracle du Christ et, pour mieux relever le défi, il choisit celui qui peut sembler le moins crédible de tous. L'épisode des démons de Gérasa est, en effet, celui que les commentateurs et les exégètes chrétiens passent le plus volontiers sous silence ; Bossuet n'en a, du moins à ma connaissance, jamais dit un seul mot. Rien d'étonnant à cela : un mécréant qui aurait voulu inventer un texte loufoque et l'insérer dans les évangiles pour les discréditer n'aurait sans doute pas fait mieux. René Girard, lui, prend cet épisode très au sérieux.

“Les Evangiles, déclare-t-il au début du chapitre, nous montrent toutes sortes de rapports humains qui paraissent au premier abord incompréhensibles, foncièrement irrationnels, mais qui peuvent et doivent se ramener, en dernière analyse, à l'unité d'un seul et même facteur, le mimétisme, source première de ce qui déchire les hommes, de leurs désirs, de leurs rivalités, de leurs malentendus tragiques et grotesques, source de tout désordre, par conséquent, mais source également de tout ordre par l'intermédiaire des boucs émissaires, victimes spontanément réconciliatrices car elles rassemblent contre elles dans un paroxysme final toujours mimétique mais unanime, ceux que les effets mimétiques antérieurs et moins extrêmes avaient dressés les uns contre les autres [45]". Voilà donc ce que, selon René Girard, l'épisode rocambolesque des démons de Gérasa est censé nous révéler. Le moins que l'on puisse dire, c'est que personne d'autre que René Girard n'aurait jamais pu le deviner.

Le récit évangélique, que René Girard cite dans le texte de Marc, est un peu long et je vais donc le résumer. Lorsque Jésus arrive à Gérasa, vient à sa rencontre une espèce de fou qui vit en solitaire dans les tombeaux et dont la principale occupation est de hurler et de se taillader avec des cailloux. Les Géraséniens avaient souvent essayé de le maîtriser en le liant avec des chaînes, mais il avait toujours réussi à les rompre. A Jésus qui lui dit : “Sors de cet homme esprit impur !” et lui demande son nom, il répond “Légion est mon nom car nous sommes beaucoup”. Et les esprits impurs supplient Jésus de ne pas les expulser loin du pays mais de les faire plutôt entrer dans les corps de deux mille porcs qui paissaient non loin. Jésus accepte et ils entrent dans les porcs qui se précipitent incontinent dans la mer du haut de la falaise. Les gardiens du troupeau courent avertir les Géraséniens. Ils accourent et voyant le possédé dans son bon sens et apprenant ce qui était arrivé au porcs, ils demandent à Jésus de s'en aller.

Quand on lit le commentaire de René Girard, on peut d'abord s'étonner que lui, qui ne veut pas croire au miracle lorsqu'il s'agit de la prédiction du reniement de Pierre, ne semble pas songer un instant à mettre en doute l'authenticité de celui-ci qui pourtant semble encore beaucoup plus difficile à admettre. La raison en est que cet épisode lui paraît illustrer parfaitement sa théorie. Il croit tout d'abord, et c'est le point de dépar
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